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Pourquoi entrer en dialogue avec d'autres chrétiens? Un entretien avec Larry Miller
Nous, les anabaptistes-mennonites, nous sommes toujours occupés de nos affaires ... Nous avons choisi de mener une vie fidèle au Christ dans notre environnement immédiat, nous sentant redevables avant tout envers les membres de nos assemblées. De temps en temps, quand c'était nécessaire, ou utile, il nous arrivait de collaborer avec une église proche, d'une dénomination différente, à un projet particulier.
Pendant ces 40 dernières années, des chrétiens de différentes dénominations ont commencé à avoir des conversations séieuses, au niveau local comme au niveau national et international.
Les mennonites et les anabaptistes s'y sont joints très progressivement. Dans les années 80, quand l'Alliance Réformée Mondiale (ARM) demanda à la CMM si des représentants des mennonites pourraient la rencontrer pour discuter de théologie, la CMM répondit positivement. Ces conversations furent suivies de plusieurs autres avec l'Alliance Baptiste Mondiale (ABM), également à la requête des baptistes.
A présent, les mennonites sont en conversation avec une délégation du Vatican.
Pendant tous ces entretiens, le partenaire représentant le réseau des églises mennnonites-anabaptistes du monde entier était ia CMM.
Pourquoi l'équipe de la CMM consacre t-elle du temps et de l'énergie à de tels "dialogues"? Qu'en attend-elle ?
Larry Miller, secrétaire général de la CMM, y a participé, et a bien voulu répondre aux questions de Courrier.
1. Pourquoi ces dialogues avec des membres d'autres dénominations chrétiennes?
Au temps du Nouveau Testament, il y avait déjà des conversations entre communautés locales, entre chrétiens de différentes tendances. Ces entretiens semblaient avoir au moins deux fonctions: dépasser sa propre culture pour arriver à une compréhension plus complète de l'évangile; et renforcer l'unité de l'église, signe d'espoir et témoignage au monde.
Les premiers anabaptistes discutaient souvent avec leurs amis comme avec leurs adversaires. Quelquefois, c'est eux qui prenaient l'initiative de rencontrer d'autres chrétiens. D'autres fois, il leur était demandé de rendre compte de leur foi. Aussi, depuis le début, les dialogues ont fait partie de notre histoire, bien que plus tard et pendant longtemps cela n'ait plus été le cas.
Pourquoi les différences nous empêcheraient elles de dialoguer? Pourquoi ne pas parler à des personnes qui, comme nous, se disent membres de I'Eglise de Jésus-Christ? Pourquoi ne pas chercher à avoir de meilleures relations l'intérieur du corps du Christ ?
De tels échanges sont utiles pour mieux discerner ce qui, dans notre identité, est le fruit de circonstances particulières. Quand nous nous rassemblons pour lire la Bible et prier, nous le faisons à partir de notre culture et de notre histoire. Etre à plusieurs permet de découvrir les limites de notre compréhension et aussi ce qui est essentiel dans 1'évangile. Parler avec des baptistes, des réformés, des luthériens, des catholiques, permet de clarifier notre théologie. Qu'est-ce qui, en fait, est vérité d'évangile dans notre identité? C'est l'occasion de découvrir des choses qui nous avaient échappé et qui peuvent inciter notre église à devenir plus fidèle à l'évangile. C'est aussi celle d'offrir ce que nous savons et d'en faire profiter les autres ...
La CMM a rédigé une déclaration intitulée Dieu nous appelle à l'unité chrétienne. Il y est écrit: "Quand Jésus a réuni ses disciples, la fin de sa vie terrestre étant proche, il a prié que ceux qui voulaient le suivre soient un (Jn 17/20-23). Pour nous, l'unité des chrétiens, n'est pas une option ou une éventualité mais un impératif qui demande a être obéi."
2. Nous les mennonites avons traditionnellement cultivé la séparation. Comment en sommes-nous arrivés à participer à ces dialogues?
L'Alliance Réformée Mondiale et l'Alliance Baptiste Mondiale se sont rencontrées en 1983 à Zurich pour fêter le dixième anniversaire de leur dialogue théologique. Elles demandèrent alors à la CMM que des mennonites donnent leur point de vue personnel sur le sens du dialogue réformé/baptiste, dans une perspective anabaptiste-mennonite. La journée de rencontre se termina par un culte public de confession et de communion dans la cathédrale.
Peu après, le conseil exécutif de l'ARM vint nous demander: "Voulezvous parier avec nous?" Convaincus que les chrétiens devaient chercher la réconciliation et l'unité, nous n'avions pas de raison de refuser. Il y avait même, en fait, de bonnes raisons de dire oui!
Au même moment, l'Australien Noël Vose devint président de l'ABM. Il s'était découvert une grande affinité pour la théologie anabaptiste-mennonite. En effet, alors qu'il étudiait à l'université de Chicago, à la fin des années 50, il avait découvert la théologie anabaptiste, était allé à Goshen, (USA) et y avait rencontré Harold S. Bender. Il devint convaincu que les baptistes et les mennonites devraient apprendre à mieux se connaître. "Les baptistes dialoguaient avec les réformés, les luthériens et les catholiques romains. Pourquoi pas avec les mennonites? Nous avons tant en commun", déclara Noël Vose. Aussi, quand il devint président de l'Alliance Baptiste Mondiale, Noël prit l'initiative de demander à la CMM "Pourrions-nous nous rencontrer?" Et de nouveau, la CMM a dit oui.
Le dialogue avec l'église catholique est né d'échanges informels pendant un dîner avec Monseigneur John A. Radano lors de la rencontre annuelle de responsables d'organisations mondiales. Il exprima son intérêt pour les conceptions anabaptistes-mennonites et souhaita poursuivre la conversation de façon plus formelle. En 1997, nous avions invité des représentants de différentes organisations mondiales à venir à Calcutta pour le Rassemblement de la CMM. Les catholiques envoyèrent un représentant de Rome qui resta toute la semaine, et qui fit part du souhait du Conseil Pontifical d'avoir d'autres dialogues avec des mennonites. Une nouvelle fois, nous n'avions aucune raison théologique de refuser cette invitation. L'appel à travailler à la réconciliation dans l'Eglise chrétienne nous poussa à dire: "Oui, parlons ensemble pour mieux nous connaître. Parlons des difficultés rencontrées au cours de notre histoire. Voyons ce que nous avons en commun, et ce qui nous différencie, et nous pourrons progresser."
Avec les réformés, les baptistes et les catholiques, les échanges ont commencé de fawn informelle et se sont poursuivis officiellement, suite à l'intérêt manifesté par ces Eglises. Notre conviction de travailler à la réconciliation dans l'Eglise chrétienne, et pas seulement dans le monde, nous a conduit à leur répondre positivement.
Nous n'avons pas encore rencontré les luthériens, mais, récemment, la Fédération Luthérienne Mondiale (FLM) a montré de l'intérêt pour discuter avec les mennonites, en particulier sur la condamnation des anabaptistes dans la confession d'Augsbourg.
3. Qu'avons-nous appris des baptistes, des réformés, et maintenant des catholiques?
Nous ne sommes peut-être pas aussi exceptionnels que nous avons tendance à le croire! Beaucoup de nos convictions sont partagées par les autres, même si leur tradition d'église n'y attache pas autant d'importance que la nôtre.
De chaque conversation, une idée forte m'est restée. Les échanges avec l'ARM m'ont permis de renforcer ma conviction que Jésus est le Seigneur de l'histoire, et pas seulement de l'Eglise, mais du monde entier. Cette conviction a des répercussions sur nos relations avec le monde, nos paroles au monde, nos actes dans le monde. Cela semble plus clair dans leur théologie que cela ne l'est dans la nôtre.
Est-ce que c'est en partie pour cela que nous sommes considérés par certains comme sectaires? Nous mettons plutôt l'accent sur notre vie communautaire interne. Nous sommes souvent moins à l'aise quand il s'agit de concrétiser notre théologie en relation avec le monde.
La passion des baptistes pour la mission, l'évangélisation et la conversion est leur point fort, partie intégrante de leur théologie et de leur identité. Il est aussi vrai que beaucoup de baptistes ne paraissent pas prêter beaucoup d'attention à l'histoire de l'Eglise. Ils s'intéressent surtout au temps du Nouveau Testament et au monde évangélique d'aujourd'hui. Entre les deux, il y a les événements du 16e siècle (malheureusement nous nous intéressons rarement à tous les autres siècles!). Mais cette passion des baptistes m'a fait une forte impression.
Ce qui m'a impressionné chez les catholiques, c'est leur profonde conviction que l'Eglise chrétienne a besoin d'unité. Nous n'y avons pas beaucoup réfléchi, nous les mennonites. Nous avons mis l'accent sur la fidélité, mais qu'avons-nous fait de l'appel de Jésus concernant l'unité du corps du Christ?
L'Eglise catholique soulève une autre question: quel lien développer entre ce qui est du domaine du local et ce qui est du domaine du mondial particulièrement en ce qui concerne la question de l'autorité?
L'Eglise catholique permet quelquefois à l'universel de dominer le local. Nous, mennonites, serions plutôt coupables de l'inverse. Nous avons beaucoup de mal à reconnaître l'importance de toute Eglise pour ne rien dire de l'autorité au delà de l'église locale. Que faisons-nous de la réalité biblique de l'expression à la fois locale et mondiale de l'église? Comment combinons-nous ces deux é1éments, dans une relation de responsabilité mutuelle, afin d'être une Eglise biblique?
4. Qu'est-ce que ces échanges nous ont appris sur nous?
Les Eglises membres de la famille anabaptiste mondiale ne sont pas routes convaincues d'étre une Eglise de paix. La paix est-elle au coeur de l'identité anabaptiste mennonite aujourd'hui? Une des raisons de l'intérêt de ces trois Eglises envers nous, c'est le témoignage pour la paix. Nous avons parfois en notre sein des débats houleux à propos de l'importance du témoignage pour la paix par rapport à la mission et à l'évangélisation. Mais nous avons appris que, à leurs yeux, nous sommes une Eglise de paix ou plus justement, nous sommes appelés à l'être.
Les baptistes, pour qui l'évangélisation et la mission sont très importantes, voulaient discuter avec nous de la dimension de la paix dans l'évangile. Un des résultats de cette conversation est l'organisation d'une conférence ABM/CMM qui se tiendra en janvier 2002. La question qui sera abordée est: comment associer l'évangélisation baptiste et la paix mennonite?
Nous avons aussi appris que nous ne sommes pas les seuls chrétiens qui trouvent plus facile de diviser que de réunir. Nous avons eu beaucoup de séparations pour un groupe aussi petit. Cependant, j'en suis arrivé à la conclusion que les divisions sont plutôt une réalité protestante et évangélique, que seulement mennonite. Les mêmes schémas se retrouvent dans les familles baptistes et réformées. C'est un problème sérieux pour nous tous, si nous considérons le Nouveau Testament comme notre norme.
Il était important aussi d'apprendre à reconnaître notre propre diversité. Quand nous parlons à des chrétiens d'autres traditions, les délégués mennonites hésitent à dire: "Voilà ce que croient les mennonites ... " Aussi nous disons souvent: "Voilà ce que nous croyons généralement ... "
Ces discussions avec d'autres chrétiens soulignent l'importance d'avoir des conversations dans notre propre famille. Quelles sont nos convictions communes? C'est à cette question que réfléchit le Conseil Foi et Vie de la CMM. Grâce à leurs entretiens avec des membres d'autres églises, les mennonites-anabaptistes se connaissent mieux.
5. Sommes-nous en partie responsables des fractures du corps du Christ et du manque d'unité avec les autres Eglises?
Dans quelle mesure sommes-nous responsables des divisions nées au 16e siècle, et dans quelle mesure en sommes-nous les victimes? Beaucoup d'anabaptistes ont essayé d'être fidèles et ont cherché le dialogue avec les autres. Je pense, que globalement, les anabaptistes ont été plus souvent victimes que responsables. Mais je doute que nous ayons suffisamment pris en compte le fait qu'il soit naturel qu'une innovation significative, comme celle de l'anabaptisme au début du 16e siècle, provoque des réactions importantes et parfois violentes chez ceux qui ont le sentiment que la vérité est menacée.
Cependant, nous sommes devenus responsables de la fracture du corps du Christ quand nous avons refusé le dialogue, ou ne l'avons pas cherché. Depuis le 16e siècle, le nombre de dénominations chez les protestants et les évangéliques s'est multiplié. Chez nous aussi. Et ne sommes-nous pas responsables de la fracture du corps du Christ à l'intérieur de la famille anabaptiste mennonite?
Fracturer le corps du Christ est une expression assez douce. Un membre de la délégation catholique a parlé de violence faite au corps de Christ. Ai-je un tel désir d'unité du corps saint de Christ que je ressente la division dans l'Eglise qu'elle soit locale ou mondiale comme une attaque violente envers le Christ, le serviteur souffrant? C'était une idée nouvelle pour moi, et un sentiment que j'espère apprendre à ressentir.
6. Que veut dire pour nous faire partie du corps du Christ?
Le corps du Christ est une image fondamentale de l'Eglise. Le Nouveau Testament nous enseigne que chaque membre du corps a des dons à offrir et à recevoir. Si nous ne participons pas pleinement à cet échange, alors le corps du Christ est handicapé, et nous sommes les membres blessés de ce corps.
7. Où ces conversations nous mènentelles?
D'abord, ces conversations nous permettent de nous connaître et de mieux nous comprendre au niveau des responsables. Mais il ne faut pas surestimer le bien ou le mal qu'un dialogue international peut accomplir. C'est un outil parmi d'autres qui peut cependant apporter des changements significatifs. Si les échanges entre chrétiens entre mennonites et baptistes, mennonites et réformés, mennonites et catholiques, mennonites et d'autres encore ... se multiplient, aussi bien au niveau local qu'au niveau national, ils peuvent réellement avoir un impact sur notre famille de foi mondiale.
L'objectif premier des dialogues catholiques-mennonites est de se connaître et de mieux se comprendre, pas d'arriver à un consensus théologique.
Pendant le temps que nous passons ensemble, nous rappelons à notre mémoire une histoire toute de confrontation, commençant au 16e siècle.
A la fin des cinq sessions, nous publierons un rapport commun dans lequel nous redéfinirons notre identité. Les catholiques feront de même. Ensemble, nous identifierons nos points de convergence et nos points de divergence. Nous parlerons de la question de la réconciliation et de la guérison de nos souvenirs douloureux, générés par une histoire de confrontation. Ce rapport circulera largement et sera discuté. Les catholiques l'enverront à leurs diocèses dans le monde entier. La CMM publiera ce rapport pour ses Eglises membres et sollicitera leur réaction.
8. Est-ce que ces dialogues avec les réformés, les catholiques et les baptistes en méritaient l'effort?
Comment évaluer des dialogues? Comparés à ce qui a été fait par les anabaptistes-mennonites pour créer des églises locales ou développer le service et la mission dans le monde, les efforts faits pour dialoguer avec les autres chrétiens sont négligeables. De même, le temps et l'énergie investis par la CMM pour ces dialogues sont bien modestes, comparés à son engagement pour développer les relations entre les Eglises membres. Aussi, en fonction de cela, il n'est pas difficile de dire que ces dialogues méritaient l'effort accompli!
Honnêtement, je pense qu'il est encore trop tôt pour apporter un jugement définitif et significatif. Ces dialogues sont utiles à ceux qui sont directement impliqués. Ils sont aussi utiles à tous ceux qui sont amenés à se poser des questions sur leurs relations entre les chrétiens anabaptistes et les chrétiens réformés, baptistes, et catholiques.
Mais un changement durable et significatif se produira t-il dans les églises, locales et mondiales? Seul le temps pourra le dire ... Et pour être bénéfiques à long terme, ces conversations devront se poursuivre régulièrement, non seulement au niveau mondial, mais aussi au niveau national et local. Ce n'est pas cinq semaines de conversation en cinq ans qui changeront le cours de l'histoire et la structure des églises, ni le coeur et les esprits des croyants dans les églises locales. C'est d'autant plus vrai dans une Eglise de professants comme la nôtre, ou aucune autorité centrale ne décide de la vérité à la place des membres baptisés.
Notre motivation primordiale pour participer à ces conversations est la conviction que nous sommes appelés à rechercher la réconciliation, les bonnes relations, et même l'unité, avec les autres chrétiens, et ce, dans tous les domaines de la vie d'église. Par la grâce de Dieu, ces conversations peuvent devenir des outils utiles parmi d'autres, pour guérir le corps brisé du Christ.
Première: MWC photo/Larry Miller
Deuxième, Troisième, Quatrième: MWC photo/Eleanor Miller
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