Quelles sont mes trois plus grandes préoccupations?
Sept responsables mennonites s'expriment
Note des éditeurs: Dans cette série de courtes réflexions, sept responsables d'Eglises nous parlent de leurs préoccupations concernant l'Eglise de leur pays ou de leur continent. Ils parlent en leur nom personnel. Nous invitons nos lecteurs à prêter une attention particulière à ces réflexions et à les porter dans la prière.
Ronald Lizwe Moyo, Bulawayo, Zimbabwe
1. J’aime mon église et je n’ai jamais souhaité la quitter pour une autre, même si certaines positions ou comportements me préoccupent.
Au Zimbabwe, les églises peuvent se vanter d’avoir parmi ses membres les personnes les plus compétentes et les plus douées du pays. Malheureusement, le dimanche, ces membres viennent à l’église en spectateurs et s’assoient sur les bancs du fonds. Ils laissent ces compétences administratives, qui pourtant leur ont apporté un succès considérable, dans leurs bureaux. Ils ne souhaitent pas en faire bénéficier l’église. Ce refus de partager leurs dons l’handicape.
Pourquoi n’en font-ils pas profiter leur église ? Cela réduirait une partie de la tension du travailde l’église, qui pourrait investir plus d’énergie dans son ministère spirituel. Pourquoi les experts financiers qui ont assuré la prospérité de leur entreprise ne feraient-ils pas de même pour leur église ? Des budgets équilibrés lui permettraient de se lancer dans de nouveaux projets.
Je ne pense pas qu’il soit juste que des personnes bénéficient du titre de membre et ne veuillent pas servir l’église. Les responsables ne devraient pas hésiter à les inviter à utiliser leurs compétences. Avec de meilleures ressources matérielles et humaines, les pasteurs pourraient rendre de plus grands services dans leur église.
2. L’esprit humain cherche toujours un lieu où il soit chez lui. L’Eglise a le potentiel d’être un lieu de guérison et de repos pour les âmes assoiffées et en recherche. C’est pour cela que le dimanche, quand les chrétiens vont à l’église, ceux qui n’en fréquentent pas, leur disent souvent: “Priez aussi pour nous”. Cela m’ennuie qu’en dépit de toutes ces occasions de témoignage, l’Eglise ne soit pas aussi chaleureuse qu’elle devrait l’être. Elle n’est pas accueillante envers ceux qui n’en sont pas membres, ou qui n’ont pas les mêmes idées qu’elle. Elle rejette les “pécheurs”.
L’Eglise est très arrogante envers les démunis et les moins privilégiés de la société, et pourtant, elle se désintéresse des problèmes sociaux et est souvent hostile aux hommes politiques.
Dans son souci de s’autojustifier, l’Eglise ne tolère pas ceux qui ont des points de vue différents, aussi, pour les non chrétiens, elle donne l’impression de s’entredéchirer. Aujourd’hui nous sommes face au fléau du SIDA : je pense qu’il est scandaleux que ce qui préoccupe l’église, c’est de savoir comment les victimes ont contracté la maladie et à qui est la faute, alors que ce sont les organisations non gouvernementales qui sont en première ligne pour s’occuper des malades et des mourants parmi nous...
Je crois que les chrétiens devraient faire leur autocritique. Notre joie de croire devrait être manifeste. Nous avons choisi d’être chrétiens ! Personne ne nous y a forcés. Nous avons quelque chose de bon à partager avec le monde, et le monde aimerait bien avoir ce que nous avons. Même les directeurs d’importantes sociétés sont heureux d’employer des chrétiens. Soyons chaleureux, conciliants et heureux.
3. Quand le christianisme est arrivé jusqu’à nous, on nous a parlé de Dieu. Beaucoup plus tard, nous avons eu la Bible et nous avons pu la lire nousmêmes. Aujourd’hui la Parole est accessible à tous ceux qui désirent vraiment la lire.
Pourtant, alors que nous avons l’Ecriture à portée de main, il y a des questions qui ont failli apporter la division dans l’Eglise. Nous n’arrivons pas à y répondre, parce que nous avons différentes interprétations de la Bible. Dans une même église, il y a des points de vue différents sur la personne et le rôle du Saint-Esprit dans nos vies. Les grands rassemblements, le parler en langues et le style charismatique en général, sont des sujets de controverse. Un fossé s’est creusé entre les jeunes et la génération plus âgée. Je crois que les théologiens devraient prendre position et nous guider dans l’interprétation des Ecritures. Que dit la Parole sur ces questions ? Je sais que des dialogues ont échoué à cause de l’arrogance de l’un, ou des deux, interlocuteurs. Pourtant, si nous voulons être fidèles à ce que nous professons, nous devons retourner à la Parole et la laisser nous conduire pour avoir de bonnes relations les uns avec les autres.
Ronald Lizwe Moyo a été directeur de l’action pour les jeunes de l’Eglise Frères en Christ. Il travaille actuellement pour Emthunzini Wethemba, un centre de réhabilitation pour les enfants des rues de Bulawayo au Zimbabwe. Sa femme, Sukoluhle, et lui ont deux enfants. Il est membre de l’église Frères en Christ de Pumula.
Nicolas Largaespada Alvarez, Nicaragua
1. La doctrine et l’enseignement sont mes premières préoccupations. Je vis dans la capitale du Nicaragua. Dans les campagnes, les pasteurs en sont restés à l’enseignement qu’ils ont reçu quand les missionnaires sont venus. Cela veut dire par exemple que les femmes doivent porter des robes longues, un voile de prière, mais pas de bijoux ; ou bien qu’il ne faut pas regarder la télévision ni écouter d’autres musiques que de la musique évangélique.
Dans la capitale, il est difficile de suivre ces enseignements. Les pasteurs des campagnes demandent toujours aux pasteurs de la capitale pourquoi ils ne respectent pas les principes enseignés par les missionnaires...
Lors de notre dernière réunion, les pasteurs ont décidé d’adopter une position commune sur ces questions. Ils projettent de les analyser et d’en discuter. Les pasteurs, les responsables d’école du dimanche et les professeurs à l’Ecole Biblique, participeront à la réflexion.
Pour moi, c’est une source d’inquiétude. S’ils veulent adopter un point de vue unique, quelqu’un sera exclu, ou s’exclura lui-même. Jusqu’à maintenant, nous avions pu vivre ensemble en dépit de ces différences. Je pense qu’il va être très difficile d’arriver à une position commune. Je sais que d’autres responsables partagent mon inquiétude.
2. Je suis l’un des huit enseignants de l’Institut Biblique du Nicaragua, et je suis aussi pasteur. En août dernier, nous avons proposé un séminaire d’une semaine sur l’histoire anabaptiste-mennonite dans huit régions différentes du pays. Chaque groupe était composé de vingt à trente pasteurs. Ils ont reçu une anthologie et devaient répondre à des questions. Leurs réactions ont aussi été discutées en cours.
Dans l’anthologie se trouve un document qui dit que Menno Simons croyait que Jésus avait uniquement une nature divine. Il pensait que Jésus n’avait pas reçu de Marie une nature humaine. Les étudiants se sont demandés si les idées de Menno venaient de l’influence de l’anti-Christ (1 Jn 4/3). Du temps de Menno Simons, d’autres chrétiens partageaient ce point de vue.
Cette question difficile conduisit les étudiants à se demander si Menno Simons était un hérétique, et dans ce cas, pourquoi continuer à s’appeler mennonites?
Je suis certain qu’il existe une réponse satisfaisante à cette question, et je me prépare à aider les étudiants à y travailler pour arriver à nos propres conclusions.
3. Comment mettre en pratique les principes anabaptistes-mennonites aujourd’hui ? Le contexte dans lequel ont vécu les anabaptistes du XVIe siècle était très différent du nôtre : il y a les avancées technologiques ; le peu de temps dont disposent les membres d’églises pour s’intéresser à l’histoire, alors qu’ils doivent travailler plus qu’à plein temps pour joindre les deux bouts ; et aussi l’attirance du consumérisme...
Je crois qu’il n’est pas possible de vivre dans le passé. Mais il ne faut pas non plus l’oublier. Comment les hommes modernes peuvent-ils suivre ces modèles historiques qu’ont été les anabaptistes, dans leurs luttes, leur vie et leur mort?
Nicolas Largaespada Alvarez est pasteur à Managua. Il est membre du Conseil Exécutif de la CMM où il représente l’Amérique Latine.
Lydia Penner, Pays-Bas
1. Ma première préoccupation concerne notre engagement envers Dieu et Jésus, car il me semble que nous nous dispersons beaucoup et oublions notre amour pour Dieu. De plus en plus de choses nous préoccupent : la structure de l’église, l’organisation des diverses activités et les problèmes de la société autour de nous, sans compter la gestion de nos propres vies.
Je suis sûre que nous faisons beaucoup de bonnes choses dans tous ces domaines, mais nous courons le risque de perdre de vue l’essentiel : notre amour pour Dieu. Je crois que c’est un problème que connaissent toutes les Eglises. Je l’ai vu aussi au Canada ou à Taizé; c’est même un problème universel. C’est une mauvaise chose, car si l’amour de Dieu n’est plus au cœur de nos vies, nous perdons la chaleur et la joie, et aussi l’épanouissement que donne la relation avec Dieu. Nous avons également tendance à ne plus nous intéresser à ceux qui nous entourent.
Nous avons besoin d’être renouvelés pour assumer nos engagements, et ce renouvellement vient de Dieu, en Jésus. Si nous ne prenons pas soin de préserver une relation personnelle avec Dieu, nous sommes en danger de devenir chacun de petits îlots d’égoïsme.
2. Je crains aussi que l’Eglise ne tourne trop autour d’elle-même. Nous avons tendance à être si soucieux de la survie de l’Eglise—au moins aux Pays-Bas—que nous risquons d’ignorer les besoins de ceux qui nous entourent. Je ne dis pas que nous ne faisons rien, mais ce souci de notre propre survie va trop loin. Généralement, les membres d’églises se préoccupent surtout de leur salut personnel, ou s’attendent à ce que l’église satisfasse leurs besoins. Il est si facile de perdre la force spirituelle nécessaire pour avoir un impact sur la société. Nous devrions être disponibles pour les musulmans ou les hindous qui vivent dans notre ville, par exemple. Il nous faut leur donner de l’amour. C’est cela le coeur de l’Evangile. Cet amour devrait répondre aussi bien à leurs besoins physiques que spirituels. Il nous faut prendre conscience que beaucoup de gens ont des besoins spirituels.
3. Enfin, ma troisième préoccupation concerne le rôle des femmes dans l’Eglise, et l’équilibre entre hommes et femmes. Selon ce que nous comprenons dans la Genèse, Dieu a créé l’être humain homme et femme, et tous deux doivent refléter l’image de Dieu, et le faire ensemble. Une Eglise ne peut jamais refléter l’image complète de Dieu si elle est limitée dans l’utilisation des dons disponibles.
Si dans les assemblées locales, les femmes sont exclues de toute responsabilité ou ne peuvent être prédicatrices, le Saint Esprit ne peut plus agir. Les femmes sont responsables, autant que les hommes, de refléter l’image de Dieu. Une assemblée qui ne le permet pas est handicapée.
Nous avons été créés, en essence, à l’image de Dieu. Mais cette image a été ternie. Il nous faut la faire rayonner. Pour cela, nous devons nous tourner vers Jésus. Il a des qualités masculines et féminines, et c’est pour cela que les femmes se sentent attirées vers lui, comme nous le voyons dans le Nouveau Testament.
Ce qui est vrai pour le partage des responsabilités entre hommes et femmes devrait aussi l’être pour l’équilibre de la composition des églises. Dans les assemblées mennonites néerlandaises, les hommes sont sous-représentés, et cela n’est pas bon.
Lydia Penner est pasteur de l’église mennonite de La Hague. Elle est née à Steinbach, au Canada, a travaillé pour le MCC en Allemagne et a étudié la théologie aux Pays-Bas.
Ambrocio L. Porincula, the Philippines
1. Mon premier souci concerne la mission. Toute église devrait avoir pour but d’être une église missionnaire et chercher à gagner des âmes. J’espère que dans les 10- 20 prochaines années, l’Eglise mennonite philippine pourra s’autofinancer et envoyer des missionnaires. Aidés par Eastern Mennonite Missions (USA), nous en avons envoyé une à Hong-Kong en collaboration avec l’église mennonite de Hong-Kong. Nous cherchons à développer un projet (en partenariat avec Global Disciples of the Lancaster Mennonite Church - USA) qui permettrait aux jeunes (entre 18 et 30 ans) de faire à la fois de l’évangélisation et de travailler dans les œuvres. La moitié des jeunes viendraient des Philippines, et l’autre moitié de divers pays. Ils seraient formés et envoyés ensemble.
J’encourage toujours nos églises à développer elles-mêmes des projets qui leur assurent un moyen de subsistance. Celles qui peuvent subvenir à leurs propres besoins peuvent soutenir des projets d’implantation d’églises. Je prie que Dieu nous envoie quelqu’un qui exerce le ministère particulier de répondre aux besoins financiers de nos églises.
2. Un autre de mes soucis est de développer l’enseignement pour les responsables philippins, afin que nous puissions réellement nous identifier comme des anabaptistes-mennonites. La plupart de nos pasteurs viennent de différentes églises indépendantes. Ce sont des fermiers pauvres, qui vivent dans des régions déshéritées et qui n’ont pas l’argent nécessaire pour se former. Nous avons des écoles bibliques itinérantes. Les enseignants connaissent la théologie anabaptiste et forment les pasteurs. Nous avons une petite école biblique dans le nord des Philippines, soutenue par Eastern Mennonite Missions. J’aimerais en faire un centre moderne dans une dizaine d’années.
J’ai reçu une formation de militaire. J’ai connu aux Philippines la politique que je considère la plus “sale” du monde. Dans la base d’entraînement, des grandes lettres sur la porte affichaient : “Tuez vos ennemis”. Quand j’ai connu Jésus, cela m’a fait un choc de lire dans la Bible “Aimez vos ennemis”. J’ai dû beaucoup travailler. J’ai demandé des livres à mon pasteur. J’ai découvert la théologie anabaptiste. Maintenant, je presse les pasteurs de pratiquer la non-violence. Je leur dis : “Il faut d’abord être fidèle à Dieu, et ensuite à l’église à laquelle vous appartenez : une église anabaptiste”.
3. Enfin, je voudrais répondre aux besoins de ma communauté, collaborer avec les organisations sociales et économiques. Les églises n’en font pas assez dans ce domaine. Nous attachons davantage d’importance à nos propres besoins. Je dis aux pasteurs : “Mettez en pratique ce que vous prêchez. Soyez un modèle.”
Les églises peuvent créer des emplois, pas seulement pour elles-mêmes, mais aussi pour les non croyants. Des non croyants travaillent dans ma petite usine. Quand je suis là, nous avons 10 à 30 minutes d’étude biblique et de prière dans l’usine avant de commencer la journée de travail. C’est une occasion pour eux d’entendre l’évangile. Quatre-vingt-dix pour cent de mes employés se sont convertis.
Ambrocio L. Porcincula est l’un des quatre “bishops” mennonites des Philippines, et est responsable des quatre districts du pays. Il est cultivateur et homme d’affaires, et grandpère de trois petites-filles.
John Lapp, Etats-Unis
1. Ma première préoccupation concerne la connaissance de la Bible. Presque tous les mennonites et Frères en Christ d’Amérique du Nord savent lire, mais ils paraissent connaître de moins en moins la Bible. Beaucoup d’entre nous ne la lisent pas régulièrement et l’étudient moins encore.
Comprendre la Bible ne vient pas tout seul. Il ne suffit pas d’en connaître les mots. La connaissance biblique demande de comprendre ce que l’auteur voulait dire, le contexte dans lequel il parlait, et d’écouter l’Esprit pendant que nous adaptons le texte originel à notre situation d’Eglise du XXIe siècle.
Notre compréhension traditionnelle de la Bible n’est plus adaptée. Aujourd’hui l’école du dimanche (pour tous, y compris les adultes) remplace souvent l’étude de la Bible par celle d’autres textes. Les sermons sont limités habituellement de 15 à 20 minutes et les prédicateurs essaient surtout de conserver notre attention, plutôt que de vraiment enseigner. Dans les familles, chacun est trop occupé pour se réunir pour étudier l’Ecriture. Seuls, quelques-uns la comprennent en profondeur, ayant fréquenté nos écoles et nos universités.
Les églises se développent mieux lorsque la Bible est au centre de leur vie, quand les membres sont familiers avec les grandes histoires de la Bible et discernent leur sens dans le contexte de leur église. Pour que la Bible soit une source d’enseignement, elle demande une connaissance approfondie.
2. Je suis aussi inquiet quant à la nature de la vie chrétienne qu’on appelle souvent spiritualité. La conscience contemporaine de la dimension non physique de l’existence, et l’influence du pentecôtisme, ont amené sur le devant de la scène la question de l’Esprit et de la spiritualité. Lorsque la spiritualité est vécue avec maturité, elle met l’accent sur l’incarnation de la personne de Dieu. C’est une expérience vécue : une vie de prière disciplinée, l’étude de la Bible, des actes d’amour envers Dieu et son prochain.
Il est nécessaire que la spiritualité ait une place importante dans l’Eglise. Le récent renouveau d’intérêt dans ce domaine a redressé une théologie qui tend parfois à devenir trop scientifique et intellectuelle. Cependant, souvent la spiritualité est orientée vers ce qu’il y a de subjectif et d’intérieur dans la foi, plutôt que de développer le côté objectif et le caractère terrestre de l’évangile incarné. Elle devrait mettre en relation les thèmes bibliques avec les dures réalités de la vie.
L’appel des mennonites et des Frères en Christ au sein de la famille chrétienne est de mettre l’accent sur le caractère éthique de la spiritualité que nous avons appelé “discipulat”. Cette forme de spiritualité implique de suivre le chemin de Jésus en tant que communauté ayant conclu une alliance ; elle demande un discernement moral dans l’église et doit s’exprimer par le corps vivant du Christ.
3. La pratique de la mission est ma troisième préoccupation. Quelle est la nature du travail missionnaire maintenant qu’il y a des églises dans pratiquement tous les pays ? Alors que les mennonites et les Frères en Christ sont devenus réellement un corps mondial, n’est-il pas temps pour les missions américaines de “diminuer”—comme l’a fait Jean-Baptiste—afin que le corps mondial du Christ “grandisse” et trouve sa place comme pivot de la mission dans le monde?
Aujourd’hui, il y a davantage de mennonites au Congo qu’au Canada, davantage de Frères en Christ au Zimbabwe qu’aux Etats-Unis, davantage de mennonites dans la province d’Andra Pradesh en Inde qu’en Pennsylvanie. Les églises grandissent manifestement sans organisme missionnaire spécialisé. Il serait inapproprié d’utiliser le modèle de la société missionnaire dans un contexte qui s’apparente davantage au développement de l’Eglise des premiers siècles.
L’Eglise mondiale attend une pratique différente de la mission. Missionnaires, administrateurs et membres des conseils d’administration, devront accepter que l’église sur place prenne l’initiative. Ce n’est pas facile pour les Nord-Américains qui ont toujours eu l’habitude d’assumer la responsabilité et la direction.
John Lapp d’Akron aux USA, est secrétaire général honoraire du MCC et responsable du Projet d’Histoire Mennonite Mondiale de la CMM.
Hugo Moreira, Uruguay
Ce qui se passe en Amérique Latine nous incite à plaider pour que soit annoncé un évangile qui s’adresse à la personne tout entière.
La mondialisation devrait profiter à tous les peuples du monde. En fait, elle a plutôt un effet désastreux sur le bien-être de beaucoup. L’Eglise d’Amérique Latine est témoin des souffrances de toute une population à cause du manque de nourriture, de soins et d’éducation.
Les anabaptistes du seizième siècle témoignaient des réalités de la vie à leur époque et dans leur contexte. La théologie biblique en général, et l’interprétation de la vision anabaptiste en particulier, nous sont parvenues via l’Amérique du Nord et l’Europe. Je crois que le moment est venu pour les anabaptistes d’Amérique Latine de marquer davantage leur spécificité. J’aimerais voir l’Eglise, au Nord comme au Sud, contextualiser le message de l’évangile et incarner la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ.
Je m’inquiète de la qualité des responsables que nous contribuons à former. Certains ne permettent pas à leurs ouailles de devenir responsables parce qu’ils ont peur de perdre leurs prérogatives. Avec eux, David, le petit berger ne serait jamais choisi...
Les responsables devraient se former en suivant des modèles. C’est notre concept même d’église locale. Nous n’allons pas à l’église, nous sommes l’Eglise. Et si nous sommes l’Eglise, nous sommes comme le Christ. Et donc, nous devenons des modèles.
Jésus nous a prévenus : “Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir”. Il est le maître par excellence, le maître serviteur. Quand des dirigeants ont cette qualité, nous formons une église servante. Un maître serviteur est quelqu’un qui parle avec les gens de ce qui les fait vraiment souffrir. Nombreux sont ceux qui viennent à l’église en cherchant ce qu’elle peut faire pour eux, et ce que Dieu peut faire pour eux. Et quand le miracle attendu s’est produit, ils nous quittent. Et nous nous demandons ce que nous avons fait de travers...
Un bon responsable devrait aider chaque membre à devenir un maître serviteur, capable de mettre ses dons au service du corps du Christ.
Hugo Moreira est pasteur à Montevideo, en Uruguay. Il est membre du Conseil Exécutif de la CMM où il représente l’Amérique Latine.
Enock Shampani, Zambia
1. Si vous m’aviez posé cette question il y a trois jours, l’ordre de mes priorités aurait sans doute été différent. Mais aujourd’hui, je placerais en haut de ma liste des besoins du monde, le besoin de paix.
La guerre a plongé l’humanité dans une souffrance indescriptible. Mon propre continent, l’Afrique, ne connaît pas la paix. Il est dévasté par la guerre civile et les déplacements de populations. Les familles sont disloquées, entraînant la destruction du tissu même de la société. Ce ne sont pas seulement les bouleversements causés par la guerre, mais la peine et la souffrance de toute une population innocente, qui me consternent.
Beaucoup de pays d’Afrique sont devenus des asiles pour les réfugiés venant de pays voisins. Pour ne parler que de la Zambie, nous avons environ 180 000 réfugiés. La plupart d’entre eux viennent d’Angola et du Congo. Ils ont besoin d’un toit, de nourriture, de vêtements, de soins médicaux et d’amour.
2. Mon autre souci est la pertinence del’Eglise pour notre époque. Nous ne vivons pas ce que nous prêchons. Il y a des domaines où nous ne changeons pas la vie des gens. Nous n’y apportons aucune différence. Notre continent est ravagé par la pauvreté, le crime et les épidémies. Ces maux sont liés. C’est pour cela que je dis que nous devrions chacun être “le gardien de mon frère”. Quand je sais que mon frère a commis des forfaits à cause de sa pauvreté, j’en ressens une certaine responsabilité. Je crois que quand Dieu a créé la terre, les ressources naturelles étaient suffisantes pour satisfaire les besoins de tous. Personne ne devrait manquer de quoi que ce soit, parce que la terre peut tous nous nourrir. Le problème est que ceux qui ont été bénis audelà de ce dont ils avaient besoin, ou qui ont su comment s’approprier ces ressources, refusent de les partager.
3. Le problème du virus du SIDA et l’engagement de l’Eglise pour le combattre sont deux choses qui me tiennent à coeur. L’Eglise devrait être le sel de la terre. Elle devrait en être la lumière. L’Eglise devrait montrer le chemin. Mais elle a été longtemps silencieuse sur la question du SIDA. Nous ne pouvons pas faire semblant de ne pas voir ce qui crève les yeux, ni rester sourds aux cris des orphelins qui ont désespérément besoin d’amour et de soins. Nous devrions adopter une approche globale du SIDA parce qu’il représente un défi pour le monde chrétien dans son ensemble.
J’ai mis au défi les prédicateurs de parler du SIDA en chaire. Il nous faut briser le silence. J’ai dit à ma femme bien-aimée : “Si je devais mourir du SIDA, je ne voudrais pas que tu mentes aux gens. Je voudrais que tu leur dises la vérité, parce que c’est seulement ainsi que nous pourrons espérer vaincre la peur qui nous tenaille tous.”
L’Eglise de Zambie profite de chaque grand rassemblement pour aborder la question du SIDA. Nous soutenons les communautés et les associations de soin à domicile qui luttent contre ses ravages. Nous formons toujours davantage d’éducateurs, particulièrement parmi les jeunes. Nous faisons un effort spécial pour atteindre les enfants vivant dans nos internats, ainsi que ceux qui ont quitté l’école et sont vulnérables. Nous sommes confrontés à un défi. A nous d’y répondre.
Enock Shamapani est “bishop” dans l’Eglise des Frères en Christ en Zambie et membre du Conseil Général de la CMM.
La plupart des auteurs des précédents articles ont été interviewés par des membres de l’Equipe de Communication de la CMM: Doris Dube a interviewé Enock Shamapani et Lizwe Moyo; Ed van Straten, Lydia Penner; Ferne Burkhardt, Ambrocio Porcincula; et Milka Rindzinski, Hugo Moreira et Nicolas Largaespalda Alvarez.
Sauf mention contraire, toutes les photos illustrant cet article ont été prises par Merle Good.